NDLR : Le point de départ des recherches pour cet article est cette photo :
mausolee limoyIl s'agit, vraisemblablement, d'une commémoration au monument aux morts du Mausolée de Limoy (1920 ?). La photo appartient à une collection privée d'un loyersois.
Limoy 1

L' article qui suit a été écrit par José Bette en 1991 dans la revue "LE CRESPON" N°7 (Andoy)

A Limoy, vous avez sûrement déjà remarquer ce monument dans une des prairies situées à gauche de la route vers Loyers.
Si , pour beaucoup d'entre vous, il s'agit des restes d'un "monument aux morts de 1914", d'autres pensent qu'il s'agit d'un poste d 'observation militaire.
Limoy 3Qui a raison?
Pour répondre à cette question, un retour dans le passé s'impose...

D'UN MONUMENT AUX MORTS A UN POSTE D'OBSERVATION

Andoy, le 23 août 1914.
C'est la guerre, et cela fait aujourd'hui 19 jours que notre armée lutte contre les Allemands pour ralentir au maximum leur progression vers l'ouest.
Après la chute de la position fortifiée de Liège, c'est maintenant celle de Namur qui doit résister le plus longtemps possible devant 1'envahisseur.
A Andoy, le fort tient déjà depuis 2 jours, mais les Allemands sont déterminés à se rendre rapidement maîtres de la place afin de libérer de nouvelles voies d'accès sûres et rapides vers la France. Pour cela, ils ont fait appel à leur grosse artillerie, notamment à 2 batteries de canons autrichiens à 2 pièces de 305 mm.
Devant la puissance de tir déployée par ces bouches à feu, le fort donne rapidement des signes de faiblesse (il faut savoir que la cuirasse bétonnée de l'ouvrage avait été conçue pour résister à des obus de 220 mml).
Vers 8 heures du matin, une patrouille de soldats ennemis venant de Limoy cherche à prendre le fort par surprise. Elle est rapidement repérée et prise sous le feu des canons qui peuvent encore fonctionner. Les assaillants doivent se retirer.
Le bombardement du fort reprend et, comme la veille, cause de nouvelles pertes en vie humaines.
Dans la soirée, les explosions d'obus ont raison du fonctionnement des dernières coupoles à canons. Plusieurs d'entre elles sont irréparables et les autres sont bloquées dans leurs mouvements par des débris de béton.
Profitant de cette défaillance, des fantassins du 2ème bataillon allemand du 32ème régiment d'infanterie et un détachement du l67ème régiment d'infanterie tentent, vers 21 heures, un
assaut sur le fort.
Mal leur en coûte: nos soldats sont déterminés à se battre jusqu'au bout!
Pendant que nos fusiliers sont envoyés sur le terre-plein pour ouvrir le feu, d'autres soldats parviennent à dégager 3 des coupoles armées de canons de 57 mm qui étaient bloquées par des débris de
béton. Leurs canons meurtriers vont alors balayer le glacis avec 450 boîtes à balles.
Les explosions de ces projectiles dans les rangs des assaillants causent beaucoup de dégâts et provoquent leur repli.
Une nouvelle tentative d'assaut est exécutée dans la nuit. Elle échoue de la même façon.
Devant cette situation, les fantassins allemands se replient et leur état-major décide de laisser le soin de faire taire le fort à leurs impressionnants canons, et cette fois de manière définitive...
Dans la nuit, c'est toute l'artillerie placée à portée de tir de l'ouvrage qui fait feu.
C'est un spectacle apocalyptique. Sous la puissance de feu déployée, la carapace de béton du fort s'effrite, les canons sont neutralisés et les hommes suffoquent dans la poussière de béton et
les gaz délétères. Plusieurs y laissent leur vie.
Malgré cette situation, nos soldats résistent jusqu'au 24 au matin.
Ce sont des héros, mais lutter davantage serait du suicide. Le fort a déjà tenu plus qu'on ne pouvait lui en demander et son commandant (le commandant Nollet) a épuisé toutes les ressources de combat mises à sa disposition.
Il est maintenant 11 heures. C'est l'heure où, afin d'éviter un massacre inutile, le commandant Nollet décide de rendre l'ouvrage, tout au moins ce qu'il en reste...
Dans le bilan des 3 jours de combats, il y a beaucoup de victimes, surtout du côté allemand.
Parmi les nôtres, ll soldats ont perdu la vie les 22 et 23 août dans le fort. Les patientes recherches menées par Albert Delvaux ont permis d'identifier ces victimes:

décédés le 22 août:
- Tasnier Louis, lieutenant du régiment d'artillerie de Namur, 29 ans,
- Abinet Joseph, soldat du régiment d'artillerie de Namur, 27 ans,
- Willemet Albert, soldat canonnier de l'artillerie de forteresse, 20 ans;

décédés le 23 août:
- Rossion Auguste, soldat canonnier de l'artillerie de forteresse, 21 ans,
- Belaen Emile, soldat du ler régiment de chasseurs à pied, 31 ans,
- Geudens Charles, soldat du ler régiment de Chasseurs à pied, 31 ans,
- Janssens Emile, soldat du ler régiment de chasseurs à pied, 29 ans,
- Mottint Omer, maréchal des logis fourrier, 31 ans,
- Ongena Aloïse, soldat du ler régiment de chasseurs à pied, 31 ans,
- Vermassen Ernest, soldat du ler régiment de chasseurs à pied, 31 ans,
- Goies Léon Hubert, brigadier, 22 ans.

Du côté de l'ennemi, le nombre et l`identification des victimes sont plus difficiles à établir. Toutefois, parmi les documents qui ont été consultés, il y a, d'une part, le témoignage d'un officier allemand qui relate la mort de 25 hommes du 167ème régiment d'infanterie (second régiment de la 44ème brigade) lors des tentatives d'assaut menées contre le fort le 23 août et, d'autre part, le fait de la mort des hommes d'une patrouille de soldats thuringeois près de l'ouvrage.
Comme au fort, les corps de ces victimes ont parfois été hâtivement enterrés. Ainsi, parmi les tués du 23 août, les 25 corps des soldats du 167ème régiment d'infanterie ont été ensevelis aux abords immédiats de la forteresse.
Une fois le fort rendu à l'ennemi, le village est complètement investi et pillé.
L'occupant prend le gîte chez l'habitant et se rend maître de tout. Les allemands attachent un soin particulier aux sépultures militaires. En plusieurs endroits du Namurois, ils créent des petits cimetières entourés de clôtures en bois de bouleau. Les cadavres qui avaient été hâtivement enterrés un peu partout à la fin des combats sont alors exhumés pour y être ensevelis dans des tombes numérotées, chacune étant surmontée d'une croix portant une plaquette d'identification.
Au printemps 1916, le soin des cimetières militaires namurois passe sous la tutelle de l'administration civile allemande. A cette occasion, les nouveaux gestionnaires des sépultures décident de rassembler les tombes dispersées dans des mausolées plus faciles à entretenir.

Pour réaliser cette opération, des exhumations ont lieu dans plusieurs des petits cimetières construits en 1914, notamment à Andoy. Noël André s'en souvient encore très bien: " A cette
époque, je n'étais encore qu'un gamin. Je parcourais souvent les campagnes avec mes copains. Au cours de l'une de nos excursions au lieu~dit "Al Taye KesseI"(*)« nous avons rencontre' un groupe de
fossoyeurs allemands occupés à exhumer les squelettes de 4 de leur compatriotes.
Je vois encore les uniformes recouvrant les ossements, notamment une paire de très belles bottes de cuir qui devait être celles d'un officier. Les dépouilles ont été chargées sur un chariot et transportées
vers un endroit inconnu, probablement un nouveau cimetière."
En racontant cette histoire, Noël André revoit le film d'un acte barbare qui l'a marqué: " l'un des allemands travaillait à la pioche. Tout a` coup, en remuant un squelette, il remarqua autour d'une
phalange la présence d'une bague en or. Avec la pointe de son outil, il donna un coup bien ajusté pour décrocher le bijou et l'empocher ".
La création des nouveaux cimetières accompagne en fait une campagne de "germanisation" culturelle.
Les Allemands se présentent alors comme les rénovateurs d'un bon goût que...nous ne connaissons pas !!!
Sous la houlette du professeur Kreis, de nouveaux monuments aux morts sont construits et présentés "tels des bastions de la culture allemande qui se dressent au centre de la Belgique arriérée”(sic).
Les Allemands comparent ces monuments aux tombes mégalithiques et les caractérisent comme le "signe de la victoire allemande et du haut degré de leur culture immortelle "(sic).
Plusieurs de ces monuments (qu'on pourrait appeler suivant leur terminologie des nécropoles) sont construits à Namur et dans les environs.
En ce qui concerne la périphérie de la ville, un cimetière est construit près de la ferme "Jette Foolz", à droite de la route de Namur vers Cognelée, un autre à Boninne, et un à Limoy dans une des
prairies situées à gauche de la route vers Loyers, face aux habitations du hameau.
A ce dernier endroit, une butte de terre d'environ 2 mètres de hauteur est dressée autour d'un massif cimenté sur lequel s'appuie un escalier porté par un arc- boutant. Deux autres petites élévations de terre flanquent la grande butte.
Cet ensemble d'élévations est délimité au nord par une tranchée d'infanterie qui avait été creusée par nos soldats avant la guerre. Trois chênes se trouvent aussi à cet endroit.
Dans une des petites buttes, 3 soldats allemands faisant partie de régiments d'infanterie (RI) sont enterrés. Une pierre permet d'identifier ces 3 soldats originaires de la région de Thuringe:
- Georg Reich, s/officier du 32ème RI,
- Erwin Brendel du 32ème RI,
- Emst Türpitzsch du 96ème RI.

Dans l'autre petite élévation, il y a les corps de 7 soldats belges. Une colonne avec croix identifie  l'emplacement où ils reposent.
Enfin, dans la butte principale, il y a 8 autres corps de soldats belges. Leurs noms étaient gravés sur une pierre tombale mais ils ont malheureusement disparu. Rien ne permet donc d'affirmer
que parmi eux il y ait des soldats du fort (en août 1914, des soldats belges occupaient les intervalles entre les forts d'Andoy, Dave et Maizeret), mais, de toute manière, tout porte à croire qu'il
s'agit de soldats tués le 23 août, puisque le monument semble avoir été construit en commémoration de cette terrible journée meurtrière...
La grande butte est surmontée d'une pierre commémorative portant une sphère. Afin de permettre aux visiteurs d'en atteindre le sommet, un escalier étroit a été construit. Il débouche sur une plateforme qui offre un point de vue sur le champ de bataille du 23 août.

(*) Al Taye Kessel: petit bois situé au nord du bois d'Heer, à la limite du bois de Jeumont. Cet endroit n'est donc pas très éloigné du fort.
On peut se poser la question de savoir si le toponyme "Kessel" ne provient pas du nom d'un soldat allemand qui se trouvait enterré à cet endroit?

NDLR : la haie Kessel fait référence à la famille Kessel Seigneurs de Limoy. ce monument n'existe plus. Quelques morceaux de béton éparses ça et là..

D'autres cimetières d'honneur plus petits sont également construits (dont encore un à Limoy et un autre près du fort à Andoy, à moins que ces 2 petits cimetières ne soient restés à l'état de projet?),

Notamment celui de la patrouille des soldats thuringeois qui a été anéantie près du fort.
Avec tous ces monuments, les Allemands veulent fournir une œuvre culturelle à notre pays sans faire de différence entre "amis et ennemis"(sic).
Face à cette démarche, ils estiment lamentable la manière de faire de leurs ennemis a leur égard. C'est ainsi qu'ils concluent ã propos de leurs monuments funéraires que: "Si un jour les
générations futures doivent se faire un jugement pour désigner le camp dans lequel régnait la plus grande barbarie, alors les monuments se dresseraient comme autant de mains pour prêter serment comme témoin pour cet esprit qui anima les Allemands."(sic).
...Et l'histoire a jugé!
A la fin de la guerre, les autorités civiles belges font exhumer et transporter dans de vrais cimetières les dépouilles des corps enterrés dans ces mausolées.
En ce qui concerne les exhumations de Limoy, c'est Irma Tonglet qui semble en avoir le meilleur souvenir, mais cela s'est passé il y a plus de 70 ans! Elle pense qu'à cette époque, les dépouilles ont été
transportées au cimetière de Boninne...
Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui, la plupart des victimes tombées lors de la bataille du fort d'Andoy sont inhumées au cimetière militaire de Champion, là où reposent 488 compatriotes tués lors des lère et 2ème guerres mondiales.
Les années passent et le monument de Limoy a fait progressivement place à la structure de béton et de briques que l'on connaît encore aujourd'hui (si ce monument est toujours là, c'est en partie grâce à la famille Tillieux et cela est fort heureux pour notre patrimoine).
En 1939, lorsque les nouveaux soldats mobilisés au fort découvrent ce monument, certains le considèrent comme un poste d'observation.
Comme ils n'en connaissent pas l'origine, cette idée paraît tout à fait logique, puisque cet édifice avait été justement construit pour donner vue sur le champ de bataille du 23 août..
Limoy

escalier

Bibliographie :

Ministère de la Défense Nationale › Centre de documentation historique: Défense de la PFN en août 1914 - Institut cartographique militaire - 1930 -
J .Schmitz et N.Nieuwla.nd: Documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg - T.II - Le siège de Namur - Van Oest & Cie - 1920.
D.Dessy: Namur militaire, la Citadelle, les Forts - 1976.
J.Bette: Le fort d'Andoy - asbl. Le Crespon - Mai 90.
E.Cassart: Miliciens de la levée 36 à Andoy - revue n°2 du Crespon -juin 1989.
Namur vor und im weltkrieg - München - Piper
& Verlag - 1918.

Remerciements
A l'abbé Emy Wampach,
pour sa traduction du chapitre consacré dans le livre allemand "Namur vor und im weltkrieg" aux "tombeaux de guerriers à et autour de Namur";
à monsieur Albert Delvaux. pour, notamment, tout le travail de recherche consacré au recensement et à identification des soldats tués au cours des lère et 2ème guerres mondiales;
à mesdames Irma Tonglet . Clarisse Lebon,
à monsieur Noël Andre. pour leur précieux témoignage.

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